07 septembre 2009
Yanvalou pour Charlie, Lyonel Trouillot, Actes Sud
LA TRAVERSEE DU MIROIR
Lyonel Trouillot, écrivain Haïtien, nous embarque dans une histoire autour de l'identité, en particulier l'oubli, la falsification, le mensonge, les apparences.
Un jeune avocat, en passe d'être adoubé par la société, voit son avenir mis en danger par l'irruption d'un adolescent qui l'appelle par son prénom caché, Dieutor, un nom de la campagne. Ce gamin chamboule alors sa vie en faisant rejaillir son passé des plis de l'oubli. D'autres personnages vont comme se matérialiser du fait de cette irruption: un amour de jeunesse oublié, des enfants abandonnés, une fille-mère ignorée mais aimée (quel magnifique passage), un père fabulateur, de riches ados recherchant des "sensations" dans les bidonvilles"...C'est comme si, la lumière faite sur un homme révélaient des dizaines d'existences invisibles jusque là.
Un texte d'une grande beauté, à l'écriture maîtrisée et ensorcelante, très musicale comme le yanvalou, cette musique des origines.
Les Veilleurs, Vincent Message, Le Seuil
ODE A L' IMAGINAIRE
Pour un 1er roman français, on reste scotchés! Vincent Message nous livre un roman dense, riche, au croisement entre plusieurs genres (policier, roman d'anticipation, fantastique).
L'action se passe à Regson, où un dénommé Nexus a assassiné de sang froid, au vu de tous, 3 personnes au hasard. Parmi les victimes, la maîtresse d'un homme politique qui engage un policier pour enquêter en douce sur Nexus. Ce policier va s'associer avec son psychiatre pour tenter de délier la langue du condamné. Pour ce faire, un huis clos en montagne s'engage entre les trois hommes...
Nexus commence à parler, mais ce qu'il a à dire n'est pas banal car cet homme poursuit une sorte de vie parallèle toutes les nuits dans ses rêves. Mais où ses rêves mènent-ils? et qui manipule qui?
Je ne peux en dire plus...il faut se laisser embarquer, manipuler par cette histoire, par ses mystères, au gré de l'imagination de son auteur. Il y a certes quelques petites longueurs vers la fin, mais quel immense plaisir que ce roman, rare dans la paysage littéraire français. Alors, si vous aimez les univers fantasmagorique à la Somoza, ne boudez pas votre plaisir et lisez!
30 août 2009
Rencontres avec l'Archidruide, John McPhee, Gallmeister

OPERATION DISCUSSION
Le journaliste John McPhee relate les rencontres qu'il a orchestrées entre l'écologiste américain David Brower, un chef de file des années 60 d'un calme inébranlable, et trois hommes aux conceptions différentes mais aussi en lien avec la nature.
Ces rencontres ont toujours lieu en pleine nature, ce qui "oblige" à une certaine intimité, du moins à un partage. Elles suscitent des discussions passionnantes sur l'industrie minière avec un géologue expert en recherche de minerai, sur la promotion immobilière avec un riche concepteur de projets atypiques incluant la nature, et sur les barrages avec le grand ponte de la gestion de l'eau aux Etats-Unis (le créateur du fameux barrage du lac Powell qui a engloutit le non moins fameux Glen Canyon).Lors de cette dernière rencontre, on a droit à une mémorable descente des rapides du Colorado qui me conforte dans mon idée de ne pas faire cette chose insensée le jour où j'irai dans l'Ouest américain...
Chacun des participants est amené à argumenter ses choix, à réfléchir aux autres positions...Brower, lui, ne dit quasiment rien, il écoute, profite du lieu qu'il l'entoure, comme absent à la chose, puis lâche sans prévenir quelques petites phrases qui font mouche. Ce qui est admirable, c'est qu'en aucun cas ses interlocuteurs ne sont diabolisés (on en vient même à trouver sympa l'engloutisseur de Glen Canyon).
Cela changera-t-il le cours des choses? peut-être...ou pas. En tout cas, c'est un livre non dénué d'humour dont on ressort plus intelligent et plus sensible aux problèmes d'environnement.
18 mai 2009
Texas, Marijuana et autres saveurs, Terry Southern, Gallmeister
Terry Southern, inconnu en France, est un des chantres de la beat-generation et de la contre-culture américaine des années 60. Surtout connu pour ses scénarios (Easy Rider, Dr Folamour), il est aussi un reporter "gonzo" et un grand écrivain.
En témoigne ce recueil de nouvelles dont la variété de tons et de styles et de propos ne manquera pas de vous surprendre: on passe des récits rudes et poignants du sud texan aux délires psychédéliques (divers et variés), du milieu du jazz à des pièces de théâtre mettant en scène Freud et Kafka, d'histoires hilarantes ou belles à un témoignage "tel quel" sur le débarquement de la Baie des Cochons, etc..
Ce n'est pas un bouquin pour le quel j'ai eu un coup de foudre immédiat, mais que j'ai aimé au fur et à mesure de la lecture et maintenant, rien qu'à relire les titres de ses nouvelles, je me rend compte de la richesse et de l'ampleur de cet écrivain...ça y est, je suis accro, j'ai envie de lire autre chose de lui!!!
P.S.: moi aussi je suis contre la poupée la Petite Cathy qui m'a fait mourir de rire ainsi que mes collègues libraires..
19 avril 2009
Mauvaise pente, Keith Ridgway, 10/18
Je ne remercierai jamais assez ma collègue Véro de m'avoir donner envie de lire ce livre (à l'époque en Libretto) car il fait partie de ces livres qui vous sont inoubliables.
Cet auteur Irlandais dépeint le drame qui survient dans un couple formé par un homme violent et alcoolique et une femme a priori faible et qui après des années décide de mettre fin à cette vie qui n'en est pas une.
Effrayée par son acte, elle rejoint leur fils qui a fui depuis longtemps ce père, cette campagne pour vivre en tout liberté à Dublin, lieu où il était plus en sécurité et plus à même de s'épanouir en tant qu'homosexuel.
S'ensuit alors un véritable dilemne pour ce fils: sa mère étant une criminelle, doit-il la dénoncer pour avoir tuer cet homme qui la tuait elle-même à petit feu? aura-t-il la force de braver la morale? qui doit-il défendre?
Ce roman d'une grande subtilité psychologique, décrit aussi à merveille les lieux qui entourent les personnages, les petits détails de leurs vies.
C'est à mon sens un veritable chef-d'oeuvre: riche, profond, surprenant, tendu et d'une grande beauté.
23 mars 2009
Les Disparus, Daniel Mendelsohn, J'ai Lu
ATTENTION CHEF-D'OEUVRE (sortie poche)
Ce roman est de ceux qui vous marquent à jamais: la qualité de l'écriture, la richesse de la réflexion, l'ampleur du roman en font un livre INOUBLIABLE.
Daniel Mendelsohn est un américain descendant d'une famille juive originaire d'Europe de l'Est, entre la Pologne et l'Ukraine. Tout petit, il a été bercé par les histoires que lui racontait son grand-père sur sa famille. Non seulement ces histoires l'ont marqué mais aussi la façon dont il les racontait: comme dans les épopées antiques grecques, il maniait l'art des récits à tiroirs avec des boucles, des digressions à l'infini. Ce qui fait que ce n'est pas une mais plusieurs histoires à la fois qu'il racontait. Et c'est ainsi qu'il faut lire Les Disparus, comme une véritable épopée.
Et comme dans toute épopée, il y a une quête. Toutes les histoires de son grand-père aboutissaient au fait qu'il n'ait pas su quand et comment sont morts son frère et sa famille restés là-bas. Daniel Mendelsohn est obsédé par cette quête depuis l'âge de sa bar -mitsva. Et c'est dans cette recherche insensée qu'il entraîne son lecteur: plus de 600 pages d'enquête mêlant récits de divers personnages ayant connu son grand-oncle, de rescapés du monde entier de la "Shoah par balles", de témoins Ukrainiens, de fouilles dans les archives de toutes sortes.
Mais il n'y a pas que leur mort qui l'intéresse, sa volonté est aussi de savoir comment ils vivaient, qui ils étaient, quels étaient leurs caractères. Et c'est ainsi qu'il fait revivre toute une famille mais aussi tout un monde disparu: celui des shtetls, ces petits villages ruraux de la Mitteleuropa où cohabitaient les juïfs et les autres religions, si bien décrits par Isaac Bashevisc Singer par exemple. Ce sont toutes les petites histoires du quotidien qui resurgissent et nous le rendent familier. Sa vision est également la plus objective possible: il nous éclaire aussi sur la vie des Ukrainiens (traités par les survivants de "cochons d'Ukrainiens"), qui subirent beaucoup d'oppressions tout le long de leur Histoire (méconnue ou occultée).
L'auteur, pétri de culture classique, entrecoupe son récit d'études de textes bibliques. Étonnantes au premier abord, ces "pauses" incitent à la réflexion sur les répétitions de l'Histoire, sur l'intervention divine. Sans volonté aucune de justifier la Shoah, elles permettent au lecteur de prendre du recul. Elles font aussi l'ampleur et l'intemporalité de ce roman.
En voici le début:
"Jadis quand j'avais six ou sept ou huit ans, il m'arrivait d'entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. Les pièces où cela avait lieu se trouvaient, le plus souvent, à Miami Beach, en Floride, et les personnes auxquelles je faisais cet étrange effet étaient, comme à peu près tous le monde à Miami Beach au milieu des années 1960, vieilles. Comme à peu près tout le monde à Miami Beach à l'époque (du moins, me semblait-il alors), ces vieilles personnes étaient juives- des Juïfs qui avaient tendance, lorsqu'ils échangeaient de précieux potins ou parvenaient à la fin d'une histoire ou à la chute d'une plaisanterie, à parler en yiddish; ce qui, bien entendu, avait pour effet de rendre la chute ou le point culminant de ces histoires incompréhensibles à tous ceux d'entre nous qui étions jeunes."
06 septembre 2008
Ailleurs, Julia Leigh, Bourgois
Que dire de ce roman, hormis le terme un peu trop galvaudé de petit bijou? ceci, que ce court roman va vous happer en quelques phrases, qu'il installe une ambiance, un je ne sais quoi d'étrange, de sombre et de cocasse à la fois.
Une femme revient d'Australie en France avec ses deux enfants. On
devine qu'elle fuit son mari. Elle rentre dans le manoir familial,
étrange demeure hors du temps, où elle retrouve sa mère et la
gouvernante qui attendent le retour de son frère. Lui, revient de la
maternité avec sa femme et leur enfant mort-né...le problème, encore
plus que la mort de l'enfant, c'est le refus de la jeune femme
d'enterrer son bébé. S'ensuit une histoire sur le fil, au bord de
l'abîme.
L'écriture Julia Leigh est d'une richesse
incroyable, elle manie à la perfection l'art de l'ellipse, du non-dit,
elle sème le trouble à chaque page et rend profond ce qui n'a l'air de
rien.
C'est un roman bouleversant et inoubliable, digne de Toni Morrison.
Là où les tigres sont chez eux, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma
Prenez le temps de lire ce gros livre ( vous ne le regretterez pas!') où l'auteur nous entraîne dans une folle aventure où plusieurs récits se juxtaposent, se croisent...
D'abord celui d'un génie jésuite du XVIIIè siècle, Athanase Kircher, inventeur de nombreuses machines merveilleuses, vénéré à son époque et quasi oublié aujourd'hui, un homme qui n'a pas été touché par "l'esprit scientifique de son siècle" et dont les pensées paraissent, de ce fait, toujours un peu à côté de la plaque... celui d'un journaliste français exilé au Brésil, chargé de retranscrire la biographie de Kircher, véritable lien entre nous, occidentaux, et ce pays, lieux de toutes les démesures...celui de sa fille, qui explore tous les interdits, vivant dans un monde de fête perpétuelle et à la recherche de sens à donner à sa vie...et celui d'un jeune infirme de la favela, bien décidé à venger la mort de son père, qui nous entraîne dans les bas-fonds d'une société-kaléidoscope.
Un roman intense, puissant, profond, une histoire qu'on dévore à toute vitesse. Un bonheur de lecture, un livre comme on en lit rarement et qu'on aimerait ne voir jamais s'achever!
26 juillet 2008
Train de nuit pour Lisbonne, Pascal Mercier, 10/18
UNE OEUVRE MAGNIFIQUE
C'est fou comme un seul événement peut bouleverser toute une vie:
Un sérieux professeur suisse de langues anciennes, à la vie millimétrée, trouve un matin une jeune femme sur le point de sauter d'un pont. Il réussit à la convaincre de ne pas le faire, ne sait rien d'elle à part qu'elle est portugaise.
"portuguès"...ce simple mot est comme un sésame. Il l'intrigue et l'entraîne dans une librairie à la recherche d'un livre écrit dans cette langue. Le libraire lui met entre les mains un livre dont les quelques phrases lues résonnent en lui de façon intime: "Sur mille expériences que nous faisons, nous en exprimons tout au plus une par le langage. Parmi toutes ces expériences muettes sont cachées celles qui donnent secrètement à notre vie sa forme, sa couleur et sa mélodie".
Contre toute attente, il prend le premier train pour Lisbonne à la recherche de cet homme, Amadeu de Prado, capable d'écrire avec une telle profondeur, de le toucher si intimement, " un orfèvre des mots, dont la passion la plus profonde avait été d'arracher à leur mutisme les expériences silencieuses de la vie humaine." Commence alors un long itinéraire à travers les dédales de la ville, de la vie et de l'esprit de cet homme, réunissant les témoignages des gens qui l'ont connus, entrecoupés de pages entières écrite par Amadeu. De ces morceaux épars, il recrée le puzzle d'un homme (son apprentissage, ses choix, ses désirs, ses réussites et ses échecs) et se redécouvre lui-même, remettant sur la balance ses propres choix, sa propre vie.
C'est un roman assez ardu au premier abord, j'avoue m'y être mise à deux fois car il est tellement intense qu'il demande une grande "disponibilité d'esprit". Mais je vous promet qu'une fois qu'on y est entré, on ne peut plus le quitter. J'ai vécu des moments de lecture intense grâce à ce livre et les questionnements existentiels qu'il soulève chez les personnages résonnent aussi chez le lecteur et continuent bien au-delà du temps de la lecture.
22 juin 2008
Ouest, François Vallejo, Points Seuil

un excellent roman français comme on en lit rarement
Si vous n'avez pas encore lu ce roman, courez-vitecourez-vite l'acheter: il vient de sortir en poche! Ce livre, qui a reçu le prix de livre Inter 2007, est pour moi l'un des meilleurs romans français écrit ces dernières années.
Si la lecture de ce roman peut paraître assez "difficile" de prime abord, votre persévérance en sera récompensée:
Un garde-chasse de province voit son maître remplacé par le fils de celui-ci: un aristocrate fantasque, enclin à donner plus de liberté au peuple, désireux de rejoindre Victor Hugo en son exil, persuadé d'avoir un rôle historique à jouer...bref, un personnage qui va en un rien de temps faire trembler le socle solide qui faisait la force, la tranquilité et la réputation de notre garde-chasse.
Vallejo excelle dans la création d'une atmosphère envoûtante et ambiguë. Deux mondes se heurtent: celui du garde-chasse dont la fôret, les étangs et ses chiens de chasse sont le domaine. Il en est en quelque sorte le souverain et en tire le respect qui lui est dû. Face à cela, le jeune châtelain introduit un souffle de folie, de mystère, d'interdits et de sensualité... destructeurs.
On est littéralement sous le charme de cette écriture âpre et sauvage, de cette histoire dont on garde un souvenir émerveillé.






