23 mars 2009
Les Disparus, Daniel Mendelsohn, J'ai Lu
ATTENTION CHEF-D'OEUVRE (sortie poche)
Ce roman est de ceux qui vous marquent à jamais: la qualité de l'écriture, la richesse de la réflexion, l'ampleur du roman en font un livre INOUBLIABLE.
Daniel Mendelsohn est un américain descendant d'une famille juive originaire d'Europe de l'Est, entre la Pologne et l'Ukraine. Tout petit, il a été bercé par les histoires que lui racontait son grand-père sur sa famille. Non seulement ces histoires l'ont marqué mais aussi la façon dont il les racontait: comme dans les épopées antiques grecques, il maniait l'art des récits à tiroirs avec des boucles, des digressions à l'infini. Ce qui fait que ce n'est pas une mais plusieurs histoires à la fois qu'il racontait. Et c'est ainsi qu'il faut lire Les Disparus, comme une véritable épopée.
Et comme dans toute épopée, il y a une quête. Toutes les histoires de son grand-père aboutissaient au fait qu'il n'ait pas su quand et comment sont morts son frère et sa famille restés là-bas. Daniel Mendelsohn est obsédé par cette quête depuis l'âge de sa bar -mitsva. Et c'est dans cette recherche insensée qu'il entraîne son lecteur: plus de 600 pages d'enquête mêlant récits de divers personnages ayant connu son grand-oncle, de rescapés du monde entier de la "Shoah par balles", de témoins Ukrainiens, de fouilles dans les archives de toutes sortes.
Mais il n'y a pas que leur mort qui l'intéresse, sa volonté est aussi de savoir comment ils vivaient, qui ils étaient, quels étaient leurs caractères. Et c'est ainsi qu'il fait revivre toute une famille mais aussi tout un monde disparu: celui des shtetls, ces petits villages ruraux de la Mitteleuropa où cohabitaient les juïfs et les autres religions, si bien décrits par Isaac Bashevisc Singer par exemple. Ce sont toutes les petites histoires du quotidien qui resurgissent et nous le rendent familier. Sa vision est également la plus objective possible: il nous éclaire aussi sur la vie des Ukrainiens (traités par les survivants de "cochons d'Ukrainiens"), qui subirent beaucoup d'oppressions tout le long de leur Histoire (méconnue ou occultée).
L'auteur, pétri de culture classique, entrecoupe son récit d'études de textes bibliques. Étonnantes au premier abord, ces "pauses" incitent à la réflexion sur les répétitions de l'Histoire, sur l'intervention divine. Sans volonté aucune de justifier la Shoah, elles permettent au lecteur de prendre du recul. Elles font aussi l'ampleur et l'intemporalité de ce roman.
En voici le début:
"Jadis quand j'avais six ou sept ou huit ans, il m'arrivait d'entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. Les pièces où cela avait lieu se trouvaient, le plus souvent, à Miami Beach, en Floride, et les personnes auxquelles je faisais cet étrange effet étaient, comme à peu près tous le monde à Miami Beach au milieu des années 1960, vieilles. Comme à peu près tout le monde à Miami Beach à l'époque (du moins, me semblait-il alors), ces vieilles personnes étaient juives- des Juïfs qui avaient tendance, lorsqu'ils échangeaient de précieux potins ou parvenaient à la fin d'une histoire ou à la chute d'une plaisanterie, à parler en yiddish; ce qui, bien entendu, avait pour effet de rendre la chute ou le point culminant de ces histoires incompréhensibles à tous ceux d'entre nous qui étions jeunes."
06 septembre 2008
Là où les tigres sont chez eux, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma
Prenez le temps de lire ce gros livre ( vous ne le regretterez pas!') où l'auteur nous entraîne dans une folle aventure où plusieurs récits se juxtaposent, se croisent...
D'abord celui d'un génie jésuite du XVIIIè siècle, Athanase Kircher, inventeur de nombreuses machines merveilleuses, vénéré à son époque et quasi oublié aujourd'hui, un homme qui n'a pas été touché par "l'esprit scientifique de son siècle" et dont les pensées paraissent, de ce fait, toujours un peu à côté de la plaque... celui d'un journaliste français exilé au Brésil, chargé de retranscrire la biographie de Kircher, véritable lien entre nous, occidentaux, et ce pays, lieux de toutes les démesures...celui de sa fille, qui explore tous les interdits, vivant dans un monde de fête perpétuelle et à la recherche de sens à donner à sa vie...et celui d'un jeune infirme de la favela, bien décidé à venger la mort de son père, qui nous entraîne dans les bas-fonds d'une société-kaléidoscope.
Un roman intense, puissant, profond, une histoire qu'on dévore à toute vitesse. Un bonheur de lecture, un livre comme on en lit rarement et qu'on aimerait ne voir jamais s'achever!


