9782226393173-jUn roman que je n'aurais pas lu s'il n'avait pas été au programme d'une formation que j'ai suivie il y a peu de temps (pas repéré dans le flot de la rentrée littéraire...)

Ce roman choral, ample et dense, se passe dans une petite bourgade de Rhône-Alpes entre fermes et zones pavillonnaires. On y suit une foule de personnages: le terrible et violent père Germain dit "le Chef", le cafetier fin observateur, le doux maraîcher, le vieux sculpteur fantasque, le prof dépassé, les chasseurs, le vieux raconteur d'histoires. Et puis les jeunes, surtout les 2 garçons du Chef: un noir et un blanc, l'un aspirant à une autre vie, l'autre rêvant de devenir lui aussi le Chef. On tremble pour l'un, on sent que le pire va advenir et puis... 

La 1ère chose qui frappe dans ce roman, c'est la langue. Riche, elle mêle mots savants et patois, oral et écrit. Le style donne une impression de liberté, d'affranchissement vis-à-vis des règles, c'est vivant. Les mots sont importants dans ce roman, ils peuvent être terribles mais les connaître, c'est connaître le monde. Ils peuvent être salvateurs.

L'auteur a aussi un rapport très sensitif à la nature: on est au pied des arbres, dans les vasières. On a littéralement la boue qui colle aux bottes. Quelque chose que j'ai rarement lu ailleurs: l'histoire des paysages (géologique, historique). Ce sont de très beaux passages qui montrent l'importance des lieux, même si c'est invisible à l'oeil.

Le thème le plus fort est sociétal. Aurélien Delsaux est animé par une passion, une rage contre l'état de la société actuelle. S'il a situé son roman dans ce lieu, c'est pour parler des campagnes délaissées, de ces zones "rurbaines" de lotissements à pas cher dont on ne parle jamais. Vivant lui-même dans ce genre de village, il dénonce le racisme, voir le fascisme ambiant qui ne révolte personne. Des zones abandonnées, comme l'est aussi la jeunesse dans ce roman: une jeunesse sans idéaux, à qui le monde adulte et l'école ne donne plus de sens.

Si Aurélien Delsaux saisit ces grands phénomènes de société à bras le corps, c'est qu'il a une ambition littéraire forte, tirée de modèles comme Hugo ou Balzac: donner à voir, à penser, éclairer le lecteur sur le monde d'aujourd'hui et, peut-être pas changer le monde, mais au moins secouer quelques consciences.

A travers ce roman noir qui donne souvent froid dans le dos, il y a aussi de la beauté et de l'espérance. La beauté de récits qu'on dirait venus du fond des temps (les "il dit" dont on devine assez tard leur orateur) et l'espérance placée dans une sorte d'énergie du collectif.

Je suis contente d'avoir été "obligée" de lire ce (gros) livre qui m'a fait découvrir un jeune écrivain ambitieux! Le début à lire ici