23 janvier 2009
La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao, Junot Diaz, Plon
"Quoi de plus SF que les Antilles?"
C'est presque comme ça que commence ce roman, et c'est peut-être l'explication la plus rationnelle à toute cette histoire...à moins que ce soit le fuku (le sort).
C'est vrai que la vie d'Oscar est tout à fait étonnante: ce petit descendant d'une famille dominicaine commence d'abord par être un tombeur des bacs à sable, quoi de plus normal pour un Dominicain?, mais c'est après que ça se gâte. Oscar devient de plus en plus étrange au sein de sa communauté: il n'est pas bogosse, il est même obèse, il emploie des mots prétentieux, il voit la vie comme dans un bouquin de SF, est vrai coeur d'artichaut...et il est toujours puceau. Invraisemblable!
Il faut dire que le sort s'est acharné sur sa famille: sa mère, après une enfance difficile, deviendra une des plus belles filles de la Dominique et, après s'être amourachée d'un blanc-bec, aimera passionnément un gangster mariée à une...Trujillo. Ca y est, le nom est lâché: voici le personnage central de ce roman, le dictateur Trujillo en personne. J'avoue que je ne connaissais pas grand-chose à ce personnage, et que ce roman (et surtout ces notes de bas de page, les plus longues du monde) ont éclairer ma lanterne: pas très fréquentable comme type!
Et à trop s'approcher du loup, on y laisse des plumes, comme dans le Mordor. Le pire, c'est que ça n'était pas la première fois dans cette famille, et que ce ne sera pas la dernière. Mais je ne peux pas en dire plus...Fuku!
Ce roman est tout bonnement génial, il se dévore de la première à la dernière ligne. J'ai adoré l'inventivité de la langue, beaucoup d'espagnolismes (!), le jeu sur les clichés concernant les Dominicains, l'auto-dérision, les personnages hors norme comme Oscar ou sa presque petite amie, la première gothique hardcore portoricaine...Bref, à lire d'urgence!!!
Mon cher fils, Leïla Sebbar, éd. Elyzad
"Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil"
(formule kabyle)
Un vieil homme revenu seul en Algérie après toute une vie de labeur en France, cherche à renouer le contact avec son fils dont il n'a plus de nouvelles. Illettré, il fait appel à une femme écrivain-public.
Mais l'écriture de cette lettre, toujours repoussée car impossible, donne lieu à une rencontre et à un dialogue entre le "chibani" et la jeune femme.
Il lui raconte son exil, sa vie d'homme digne à l'usine Renault de l'île Seguin, ses regrets, sa solitude, et surtout la distance et l'incompréhension entre lui et son fils.
Elle évoque l'absence de sa mère étrangère à ce pays, le luth de son père et la musique arabo-andalouse dont il a hérité, les livres du grand-père, les contes des Hauts-Plateaux de la vieille servante...
Confidences, paroles de réconfort, cris du coeur et de révolte, histoires venues de la nuit des temps, du désert...
C'est toute une littérature de l'oral qui apparaît, comme on tisse une toile, et fait la richesse de ce roman très émouvant sur l'exil, la perte, la distance entre les générations, mais qui est aussi une véritable déclaration d'amour à l'Algérie.
20 janvier 2009
L'attente du soir, Tatiana Arfel, Corti
Un premier roman à découvrir
Si vous aimé l'univers du cirque, les contes, les histoires tristes, la petite lueur d'espoir qui scintille...alors vous aimerez ce livre.
Trois histoires se juxtaposent:
Celle de Giacomo, un enfant de la balle, qui va perdurer la métier de ces parents tout en personnalisant son numéro. C'est un clown poétique, subtil mais aussi triste, qui cache ses sentiments mais sait les reconnaître dans le coeur des autres.
Celle de Mlle B., une gamine qui vit au sein d'une famille sans amour, sans regard. Une existence vide, effrayante, d'une froideur sans pareille. On n'en meurt pas certes, mais est-ce une vie?
Celle du môme, un petit gosse abandonné, un enfant sauvage qui vit seul sur un terrain vague comme un animal. Les couleurs sont pour lui le seul langage, le seul réconfort.
Ces trois solitudes qui vont se croiser, se rencontrer...
Un premier roman qui n'est certes pas parfait (il y a quelques longueurs, quelques répétitions, quelques évidences) mais dont se dégage une grande force de suggestion, une richesse dans l'imagination , dans l'évocation de ces trois univers différents, (j'en garderai de très belles images), et surtout une humanité qui fait du bien.
12 janvier 2009
Paris-Brest, Tanguy Viel, éd. de Minuit
La naissance d'un écrivain
L'ambition première du romancier était d'écrire un "roman familial", quoi de plus banal? et il y parvient très bien. Les personnages sont traités sans complaisance, quelque soit leur proximité avec le narrateur, et il faut dire que l'histoire familiale se prête au roman.
Imaginez un homme, entraîneur de l'équipe de foot de Brest (alors au summum), obligé de quitter sa chère ville pour malversation financière, fuyant le navire à temps pour se réfugier avec sa famille dans le Sud (l'horreur suprême), sauf son fils ainé (le narrateur) qui reste veiller sa grand-mère. Ladite grand-mère ayant hérité d'une grosse fortune d'un vieux monsieur très digne dont elle a partagé les dernières années, ce qui ajoute encore à l'humiliation des parents. Sa mère n'est pas mécontente qu'il reste, il est pour elle une sorte de pion qu'elle place à bon escient au plus près de ses intérêts.
La seule chose qui l'inquiète, c'est la présence du fils Kermeur, un mauvais garçon dont la mère n'est autre que la femme de ménage de la grand-mère, une femme qui a quelques raisons de lui en vouloir.
Voilà donc les personnages installés, ne manque plus que le décor: Brest. Et là, je dois dire (pour y avoir vécu un peu) que cette ville est vraiment très bien décrite. Brest la moche, la venteuse, la blanche, qui donne des envies de liberté.
L'originalité c'est qu'il y a 2 livres en un: la vraie histoire et le roman familial qui reprend les mêmes faits de façon un peu plus romanesque. Il y a un jeu constant entre les deux versions, la vérité se situant à parts égales car la fiction, même si elle modifie le réel, le donne à voir plus crûment.
On assiste à la naissance d'un écrivain: le besoin de sortir d'une famille étouffante jouant le rôle du révélateur pour un jeune homme qui sait qu'il sera écrivain depuis l'âge de 9 ans (c'était ça, ou le foot...)
"Alors je ne sais plus aujourd'hui quel jour plus qu'un autre a voulu que les choses changent, mais je sais que désormais dans ma tête tout se mélange comme un très long présent qui porte à force égale les années et les heures, que l'idée de Paris et le vent dans les rues, que le rire de Kermeur et les marées furieuses, tout se tient là, sous mon crâne, comme les parois d'une bibliothèque qu'on aurait renversée."
08 janvier 2009
Yegg, Jack Black, Les Fondeurs de Briques
DE L'ART DU VAGABONDAGE...
Jack Black est un américain inconnu en France, remis à l'honneur par la maison d'édition associative Les Fondeurs de Briques, et qui a inspiré les auteurs cultes de la Beat Generation comme Burrough ou Kerouac.
Ce livre, publié en 1927, relate la vie de son auteur: orphelin de mère, son père qui l'envoie dans un institut où il se passionne par hasard pour l'histoire de Jessie James (comment il vécut, comment il mourut...tiens!) et les bandits de grand chemin. Décidé à partir vers l'Ouest, il voyage illégalement dans les wagons, découvre le monde des hobos, les vagabonds ou travailleurs journaliers, et est initié par les yeggs, les cambrioleurs, aux règles et aux codes de leur société.
Nous voyageons avec lui au gré de ces rencontres, et de ces mésaventures, d'Est en Ouest, de wagons en camps de hobos, de prisons en fumeries d'opium, dans les villes de mineurs pleines de salles de jeux, auprès des maisons bourgeoises et de leurs richesses, dans les maisons closes, etc...tout un monde souterrain qui vit en retrait du monde "normal" mais néanmoins régit par par des lois que l'on aurait pas imaginées.
Une lecture très étonnante, d'autant plus que le style n'a pas pris une ride et que son auteur a disparu corps et bien ne laissant pour toute trace qu'une montre et ce livre...




