Les bois de Sawgamet, Alexi Zentner, Lattès
Amateurs de contes et légendes racontés au coin du feu, vous allez sûrement aimer ce roman. Un homme revient dans sa ville natale au chevet de sa vieille mère et fait ressurgir le passé: l'implantation des chercheurs dans ce coin du Nord-Ouest des Etats-Unis (c'est son ancêtre qui a découvert le filon), les récits des bûcherons, leurs grandes histoires d'amour, leurs drames familiaux,etc.
L'auteur parvient à merveille à faire revivre ce petit monde, son écriture classique et imagée captive le lecteur comme cet épisode où un père et sa fille tombés dans la rivière gelée semblent danser sous la glace comme pour un dernier au revoir...
Mais le plus captivant dans ce roman est la présence au coeur de la forêt de créatures fantomatiques venues du fond des âges, issues des légendes indiennes. Ces êtres sont à la fois attirants et terrifiants, cela donne quelques scènes à vous glacer les sangs et pourtant très poétiques.
Bienvenue à Oakland, Eric Miles Williamson, Fayard
Juste pour vous dire que le Petit Sachem, après une hibernation post-fêtes de fin d'année en librairie, sort enfin du bois éreintée mais alive!

Oakland: juste en face de San Francisco, à l'opposé de sa bohême littéraire et artistique, de sa légèreté, la cité "
col bleu" de la côte Ouest, un coin de Pennsylvannie chez les surfeurs...
T-Bird Murphy harangue la foule et le lecteur pour nous raconter son Oakland: celui des quartiers pauvres, noirs, chicanos ou white-trash.
Une langue crue, ordurière et hilarante qui fait penser à du Bukowski, même si c'est plutôt vers London et Steinbeck qu'il penche au fond. Roman social, humain, un portrait cru des Américains d'en bas. Il y a une scène qui m'a particulièrement marquée, celle d'un mariage à la Kusturica où le marié joue un air de jazz à la trompette au milieu des femmes soûles et d'une bagarre générale...
C'est aussi une violente diatribe contre les femmes qui "dévore" leurs maris à coup de pensions, un constat de la déchéance des hommes et de leur lutte pour conserver leur dignité.
Une sacrée découverte!!!

Eux sur la photo, Hélène Gestern, Arléa
UN PREMIER ROMAN ENTHOUSIASMANT!
Une femme recherche, à l'aide d'une photo, des informations sur sa mère biologique, qu'elle n'a pas connu. Elle passe une petite annonce.
Un homme, reconnaissant son propre père sur cette photo, y répond et une correspondance s'installe entre eux, ainsi qu'une tendre affection.
Au fil de la découverte de nouvelles photos, la recherche met à jour les liens qui unissaient la mère de cette femme et le père de cet homme. On ne peut en dire plus par égard aux lecteurs...
En tout cas, la recherche de cette vérité éclaire la vie qu'ils mènent aujourd'hui, comble les vides laissés par le secret et l'oubli. Et c'est une vague d'amour et d'espoir en la vie qui les envahit tout d'un coup.
Extrait
"La photographie a fixé pour toujours trois silhouettes en plein soleil, deux hommes et une femme. Ils sont tout de blanc vêtus et tiennent une raquette à la main. La jeune femme se trouve au milieu : l’homme qui est à sa droite, assez grand, est penché vers elle, comme s’il était sur le point de lui dire quelque chose. Ledeuxième homme, à sa gauche, se tient un peu en retrait, une jambe fléchie, et prend appui sur sa raquette, dans une posture humoristique à la Charlie Chaplin. Tous trois ont l’air d’avoir environ trente ans, mais peu être le plus grand est-il un peu plus âgé. Le paysage en arrière-plan, que masquent en partie les volumes d’une installation sportive, est à la fois alpin et sylvestre : un massif, encore blanc à son sommet, ferme la perspective en imprimant sur la scène une allure irréelle de carte postale.
Tout, dans ce portrait de groupe, respire la légèreté et l’insouciance mondaine."
Un premier roman émouvant, très simple, qu'on pourrait juger "cousu de fil blanc" car il est vrai qu'on sait où il nous mène mais avec quel talent et sincérité!! 
Hélène Gestern (voir son site, doux et subtil) manie à merveille la construction de son récit, commençant chaque chapitre par la description d'une photo dans tous ses détails: à tel point que l'on voit cette photo, qu'elle la fait vivre et qu'elle devient un personnage à part entière de ce roman. Et les personnages sont véritablement très attachants...
Un roman qui se lit donc avec un grand plaisir, mais qui, en plus, FAIT DU BIEN! et ça, c'est rare...
Limonov, Emmanuel Carrère, POL
TOUT SIMPLEMENT: LE MEILLEUR ROMAN DE LA RENTREE
Emmanuel Carrère entreprend la biographie d'un écrivain russe aux mille facettes, Edouard Limonov. Issu du petit peuple, il n'aura de cesse de se faire une place au soleil en tant qu'écrivain. Apprenti poète au sein d'un cercle d'érudits, il connaîtra la galère des petits boulots, émigrera aux États-Unis, puis vivra un moment de gloire avec la parution de "Le poète russe préfère les grands nègres" dans les années 80. Il acquiert alors une aura d'auteur underground de Née-York à Paris. C'est à ce moment que Carrère le croise pour la première fois, ils ne font pas du tout partie du même "clan", mais la fascination, du moins l'intérêt, est déjà là.
A la fois enthousiasmé par la chute du communisme et écoeuré par la rapacité de ses concitoyens prompts à profiter de l'explosion des règles, il trouvera une forme d'exutoire dans le combat auprès des Serbes (ce qui jette un froid sur ses fans occidentaux!), puis en montant un groupuscule rassemblant des Nasbols, des fascistes et des rêveurs...Plus récemment, il s'engagera auprès de Kasparov en opposition à Poutine et militera pour le droit de manifester librement. Sans compter de grandes histoires d'amour, passionnelles et souvent désastreuses, des séjours en prison, etc...bref, un vrai personnage de roman.
Ce livre est une biographie et n'en est pas une: à travers le parcours de cet écrivain atypique, politiquement incorrect, égocentrique mais très respectueux du peuple russe, c'est toute l'histoire de la Russie depuis la Perestroika qui défile sous nos yeux. Pour le lecteur occidental basique (c'est moi!), l'impression de réellement comprendre les bouleversements qu'a vécu ce pays est très forte, et on en sort grandi.
C'est aussi un portrait en creux d'Emmanuel Carrère, de ses sentiments vis-à-vis de ce pays dont est originaire sa mère (la grande historienne Hélène Carrère d'Encausse), de interrogations d'homme et d'écrivain, de ses propres contradictions, de sa profonde différence avec Limonov qui, lui, vit sa vie comme un roman.
Il parvint à mêler ses trois aspects avec une fluidité et une simplicité sans pareille. Nous avons vraiment affaire ici à un GRAND ECRIVAIN: Emmanuel Carrère.
Grandiose, passionnant, génial! 
David Vann, encore...
Si vous n'avez pas écouté l'émission l"Humeur vagabonde" du 14 septembre sur Désolation de David Vann, voici le lien où vous pourrez entendre ce magnifique entretien qui m'a tenu en haleine, m'a encore appris plein de choses sur l'auteur, et, surtout, l'analyse littéraire de Kathleen Evin est tout simplement prodigieuse.
A ne rater sous aucun prétexte....
Scintillation, John Burnside, éd. Métaillié
Un roman étrange porté par une écriture envoûtante.
Dans une ville située au bord d'un ancien complexe chimique, des adolescents sont enlevés. L'enquête est rapidement interrompue et conclut à des fugues...pourtant, il y a bien eu meurtre(s).
Léonard, un des amis d'une des victimes, nous raconte son quotidien dans cette "Intraville" où l'espoir est comme anéanti, où la maladie guette, où le monde extérieur n'existe pas. Malgré cela, l'adolescence se passe, avec son lot d'émotions et de découvertes. Il nous fait toucher à la beauté de la vie, de la nature, de la littérature et de l'amour. Une beauté noire et ensorcelante.
D'aucuns pourront voir dans cette histoire une fable, une allégorie sur le monde moderne. J'ai beaucoup de mal à analyser la signification de ce roman et j'avoue que je n'ai pas trop envie de le faire: les critiques littéraires le font beaucoup mieux que moi. J'ai juste envie de faire partager l'émotion que j'ai ressentie à la lecture de ce roman qui parvient, un peu comme dans La Route de MacCarthy, à créer un lien quasi magique avec le lecteur, à le mettre dans un état à mille lieux de la réalité, à illuminer une noirceur infinie rien que par les mots. Magique.
Désolations, David Vann, Gallmeister
Dans une petite ville d'Alaska, Irène, une femme en retraite, voit son quotidien bouleversé par la nouvelle obsession de son mari, un éternel insatisfait: construire une cabane sur une île et y vivre en autarcie. Plus qu'un projet, elle y voit surtout la fin de son couple, un mensonge, une échappatoire.
Ces changements provoquent en elle une angoisse, une douleur psychique et physique qui la transforme peu à peu en "junkie", en fantôme. Ils font ressurgir le souvenir du jour où, petite fille, elle trouva sa mère pendue...
Rhoda, sa fille, s'inquiète pour elle. Celle-ci s'apprête à épouser un dentiste qui lui apportera le confort et la sécurité. Mais qu'en est-il de l'amour? Peut-on faire confiance aux hommes? L'histoire familiale est-elle appelée à se répéter de génération en génération?
A part deux personnages secondaires en lien avec le futur mari de Rhoda que je n'ai pas vraiment trouvé indispensables (à mon goût), l'histoire se révèle de plus en plus forte au fil des pages, elle est écrite dans un style simple, puissant et empreint (bien sûr) de la nature sauvage de l'Alaska, personnage à part entière.
Le rapprochement avec Sukkwan Island est inévitable car on y retrouve les mêmes thèmes de prédilection de David Vann: le suicide, l'histoire familiale, la vie à l'état sauvage, la confrontation avec la nature...mais même si ce roman s'avère moins "traumatisant", je l'ai trouvé pourtant plus triste et désespéré. Il est aussi plus mature et plus approfondi tant dans la construction que sur le fond.
A noter que la dernière scène, une course dans les bois, est cinématographique au possible et je rêverai d'une adaptation au cinéma rien que pour le personnage d'Irène, cette femme mûre au bord du gouffre...Quelle sublime et terrifiante fin. Je ne m'en suis pas encore remise...
Avec ce nouveau roman, David Vann confirme un talent d'écrivain en pleine éclosion, et je ne doute pas que ses prochains livres nous conduiront encore plus loin.
Aux frontières de l'Europe, Paolo Rumiz, Hoëbeke
Paolo Rumiz est un écrivain-journaliste italien engagé, très connu dans son pays, traduit pour la première
fois en France pour ce livre exceptionnel. A 60 ans, il décide de parcourir l'Europe de haut en bas, depuis la mer de Barents jusqu'à la Mer Noire, en longeant la frontière de l'Union Européenne, parfois à pied mais le plus souvent en privilégiant les transports en commun (bus, train, bateau) afin de rencontrer vraiment les gens qui vivent là. Sa compagne photographe (et interprète) le rejoindra rapidement.
C'est vraiment à une rencontre que nous invite Paolo Rumiz: rencontre avec des paysages, des cultures, des gens, une "âme" européenne en voie de disparition. Bien plus que dans les grandes capitales de l'ouest, pour lui "c'est ici que bat le coeur, à des centaines de km au-delà de l'ex-rideau de fer, entre les bouleaux et les grands fleuves méandreux, dans une terra incognita faite de périphéries oubliées."
Avec de l'humour, du coeur et, parfois, de la rage, il nous fait découvrir les merveilleux paysages de l'île de Solovki, des lacs et des fleuves de Carélie, de la jolie Lettonie, des Carpates ancestraux.
Et surtout, on rencontre grâce à lui des gens d'une chaleur et d'une bonté émouvante: je pense à Alia et ses blinis, à Volodia et Rita (un vieux couple dont tous les amis juifs ont disparu et qu'une simple chanson fera revivre)...c'est fou, Paolo Rumiz en parle tellement bien que j'ai l'impression de les connaître...Merci Paolo!
Finies, les vacances...
Eh, oui! retour au boulot cette semaine.
Ah! que ça fait du bien de longues vacances ensoleillées (presque 3 semaines en Haute-Loire, avec un temps beaucoup moins pourri qu'en Bretagne, hi hi!)
Côté lecture, je suis de pire en pire: en vacances, je passe la première et je lis avec une lenteur désarmante...Je me suis régalée avec le superbe polar de Shane Stevens "Au-delà du mal" , j'ai aussi lu un bouquin de Jacques Poulin "Chat sauvage" (qui m'a moins plu que "Volkswagen blues") et j'ai calé sur Dostoïevski...c'est mal, mais c'est les vacances!!!

Rencontres avec des écrivains américains
je n'ai pas eu beaucoup de temps dernièrement pour poster alors je vais essayer de me rattraper un peu...je vous avais parlé d'une rencontre-dédicace dans ma librairie avec David Vann, l'auteur de Sukkwan Island: c'était la 1ère fois que j'organisais une rencontre avec un écrivain de cette importance (Prix Médicis, quand même^¨^) et qui a suscité bon nombre de conversations et de questions de la part des lecteurs. Et j'avoue que j'avais carrément la trouille (qu'il n'y ait personne, qu'il ne vienne pas, que tout se passe mal, etc) mais, non, c'était très cool! on a même eu droit à la 1ere lecture en France (crânons'un peu!) d'un extrait de son prochain roman "Désolations", en anglais et en français...
David Vann est vraiment très charmant ( ouh! les collègues jalouses!!), il parle très facilement de son livre (alors qu'un doit lui poser les mêmes questions tout le temps). Il a même pris le temps de répondre au questionnaire de Proust version Pivot (sur le facebook de Gallmeister). Et ce que j'ai adoré, c'est qu'il est très facétieux, si, si...on a passé une bonne partie de la soirée à délirer sur Pete Fromm, qu'il a rencontré via Gallmeister, et avec qui il n'arrête pas de blaguer. Hum, sorry Pete;))
Et comme il venait pour le Festival Etonnants Voyageurs, je n'ai pas pu résister à l'appel du large. Voici quelques photos, où vous pourrez reconnaître Pete Fromm, David Vann, Ron Carlson et Oliver Gallmeister. Quelle belle brochette, si je peux me permettre!!!

















