Petit Sachem a lu

24 octobre 2018

2 claques littéraires

M1685-coverj-darling-006-COLLAGEes grosses claques littéraires de 2018 (pour l'instant) sont toutes 2 publiées aux éditions Gallmeister et je n'y suis pour rien! J'ai eu d'autres émerveillements bien sûr mais ceux-ci sont particulièrement marquants.

 

frommMon désir le plus ardent de Pete Fromm, éditions Gallmeister (traduit par Julianne Nivelt)

Le début: Maddy et Dalt, 2 jeunes guides de pêche du Wyoming, tombent amoureux. D'un amour absolu, fusionnel. Une belle vie s'offre à eux sauf que Maddy est rapidement atteinte des symptômes de la sclérose en plaques. Une belle saleté avec laquelle ils devront composer.

Sur le papier, cette histoire pourrait donner lieu à une insipide bluette mais je vous assure que c'est à une histoire d'amour à nulle autre pareille que l'on a affaire! Dans la façon dont elle nous ait racontée: sans fioritures, réaliste, d'une grande justesse, qui n'élude rien mais aussi passionnelle, sensuelle, émouvante.  Dans la nature des personnages:  exigeants envers eux-même, envers leur amour, fidèles à leurs idéaux, une Maddy tenace et courageuse. Dans la construction: on plonge dans les moments les plus importants de leur vie par ellipses, ce qui donne de l'intensité et du rythme au récit.

Une histoire racontée sous le signe de la vérité, poignante mais qui ne manque pas pour autant d'humour.

De Pete Fromm, j'ai lu avec passion les récits et les nouvelles dont Indian Creek et la suite. Je me dis qu'il a bien fait d'aller surveiller des oeufs de saumon dans les Rocheuses en plein hiver et d'y découvrir sa vocation d'écrivain...

"Les coups d’œil. Les regards ébahis. Les œillades furtives. Ils plongent Dalt dans une fureur biblique. À deux doigts du châtiment divin. Du calme mon grand, ce n’est pas pour moi. Une vieille chouette en fauteuil roulant, le bras secoué de spasmes ? Ils  en  ont  vu  d’autres.  Allons,  allons.  Ce  qui  fait  tourner  les  têtes,  ce  qui  décroche  les  mâchoires,  c’est  Dalt  en  train  de  pousser  le  fauteuil.  Dalt,  l’inspiration  originelle  du  David de  Michel-Ange,  maqué  avec  cette harpie?  Évidemment qu’ils nous fixent, évidemment qu’ils se posent des questions. Je m’en pose bien, moi.
    Mais  si  je  suis  dans  un  bon  jour,  que  les  mots  glissent  facilement le long de mes synapses en loques, je leur dis :
-Et encore, ça, ce n’est rien. Vous devriez nous voir au lit."

 

1685-coverj-darling-5a5dd36ed050fMy absolute darling de Gabriel Tallent, éditions Gallmeister (traduit par Laura Derajinski)

Comment ne pas parler de ce roman? Mais comment en parler?

Turtle, une ado de 14 ans, vit loin de tous avec son père, un survivaliste paranoïaque aimant maladivement sa fille unique qu'il élève seul. On le comprend assez rapidement tant leur relation est étrange: Turtle est abusée par son père.

C'est un roman que je ne peux pas conseiller à tout le monde tant la manière dont est racontée cette histoire d'inceste peut être gênante, choquante. Choquant car il évoque les paradoxes les plus tabous de l'inceste: l'amour malgré tout, le plaisir qui peut être ressenti par la victime, la haine en même temps. Gabriel Tallent parvient à incarner cette ambivalence, à montrer combien il est difficile de s'affranchir de ce genre de domination.

Heureusement, elle rencontre avec des garçons de son âge, elle découverte une famille à peu près normale qui peu à peu lui ouvre les yeux et l'aide à s'affranchir. Non sans mal et dans une incroyable scène de chasse à l'homme presque finale.

Ecrit dans une langue fabuleuse qui rend à merveille le caractère oppressant de la situation ainsi que la nature qui entoure, enveloppe ou menace ses personnages. On ne peut s'empêcher d'être impressionné par le fait qu'il s'agisse d'un 1er roman... Et ce personnage de Turtle dont on suit les tournments intérieurs est une véritable prouesse littéraire.

Une interview pour Quai du Polar où Gabriel Tallent parle de son roman:

 

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Lectures de septembre

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Chien-loup de Serge Joncour, éd. Flammarion

Passer des vacances au fin fond du Lot, dans une vieille bâtisse, sans voisins, sans wifi, c'était le rêve de Lise! Pour son mari, Franck, c'est l'enfer: impossible de garder un oeil sur son travail alors que de jeunes loups le menacent, et ce chien au drôle d'air qui débarque comme s'il était chez lui.

Ce roman, c'est aussi celui d'un village au début de la première guerre mondiale qui voit ses hommes partir au front, ses bêtes être réquisitionnées par l'armée, ses femmes usées par les travaux des champs. Sans compter qu'un dresseur de fauves allemand s'est réfugié dans les hauteurs avec ses bêtes que l'on entend parfois rugir... Une situation propice aux mystères, aux peurs ancestrales et aux fantasmes...

Le récit alterne entre ces deux époques, toutes deux sauvages à leur façon. Ce retour à l'état sauvage s'avère finalement pour Franck comme une renaissance, des retrouvailles avec ses instincts primaires, entre chien et loup.

S. Joncour distille comme toujours avec talent suspense, machination et secrets... Un récit que l'on suit avec appréhension et délectation!

"La nuit, les bois sont un royaume peuplé de cris et de chevauchées. Dans l’ombre, les animaux en profitent pour vivre à l’abri des hommes, de loin on les entend chasser ou s’accoupler, certains même se battent, chaque nuit la terre redevient le monde des bêtes sauvages, et ce soir-là elles l’étaient plus que jamais"

20181101_125013Là où les chiens aboient par la queue de Estelle-Sarah Bulle, éd. Liana Levi

De grands écrivains viennent des Antilles, de grandes voix qui ont chanté les racines, la négritude. Mais assez peu décrivent une période plus contemporaine. L'auteur de ce roman a pour ambition de parler de la génération qui a souvent quitté les îles pour la métropole.

Alternant les époques (aujourd'hui à Paris et la Guadeloupe des années 50-60) et les narrateurs, ce roman c'est l'histoire de la famille Ezechiel de Morne-galant, un désert du bout du bourg, mais c'est surtout celui de la tante "Antoine": une grande fille à la peau sombre, libre comme un cheval fou, farouchement indépendante, un caractère bien trempé, "celle qui relie le passé au présent, la Guadeloupe à Paris, comme une racine souterraine et pleine de vie".

Un très joli roman sur l'histoire récente de la Guadeloupe, sur la vie des Antillais en métropole et bien sûr le destin d'une femme lié aux soubresauts du monde contemporain. J'ai aimé le style, le travail sur la langue. Une écriture au créole intégré si l'on peut dire: les mots ou expressions en créole sont rarement expliqués et cela ne gêne en rien la lecture, au contraire ce parti pris fait que le lecteur est immergé  dans cet univers, dans ce métissage qui passe aussi par les mots.

"J’ai quitté Morne-Galant à l’aube parce que c’était la seule façon de ne pas cuire au soleil. Morne-Galant n’est nulle part, autant dire une matrice dont je me suis sortie comme le veau s’extirpe de sa mère : pattes en avant, prêt à mourir pour s’arracher aux flancs qui le retiennent. J’ai vu ça des dizaines de fois avant mes sept ans, la naissance du veau qui peut mal finir. Papa laissait toujours faire ; c’était à la nature de décider qui devait vivre et qui devait mourir."

tombe-sourdTombé dans l'oreille d'un sourd de Grégory Mahieux et Audrey Levitre, éd. Steinkis

Cette bd est le récit de jeunes parents de jumeaux qui passent de simplement débordés à une toute autre dimension à la découverte de la surdité d'un de leurs garçons.

C'est un véritable parcours du combattant qui est décrit ici à toutes les étapes: le diagnostic (multiples, incertains, contradictoires), la prise en charge médicale, les institutions liés au handicap, sans parler de l'école (le sujet qui m'a le plus choqué, on est au 21ème siècle??).

Avoir un enfant sourd, c'est aussi avoir des difficultés pour communiquer avec lui, c'est faire un burn-out, c'est avoir du mal à conjuguer son travail et les rdv médicaux, c'est la famille qui ne vous soutient pas toujours, c'est un isolement qui se crée peu à peu...

Mais il y a aussi de bons moments: la relation entre les jumeaux, la complicité grâce au dessin (un papa dessinateur, c'est un plus!), l'espoir de l'implant cochléaire.

Édifiant, poignant: les adjectifs ne manquent pour qualifier cette bd au dessin noir et blanc tout simple. On y apprend une foule de choses sans que ce soit trop didactique, on se met à la place de ces parents et de cet enfant. A lire!

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02 septembre 2018

Sur les conseils de Philippe Jaenada

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Lors du passage de ce cher Philippe Jaenada aux Champs Libres de Rennes, j'avais scrupuleusement noté ces 2 livres chaleureusement conseillés par himself : bien m'en a pris!

La Grande Arche de Laurence Cossé,  Folio

L'incroyable récit de la construction la Grande Arche de la Défense par un architecte danois inconnu jusqu'alors et qui dama le pion aux stars de la profession. Vous saurez tout sur la genèse de cette édifice mais aussi sur le concours improbable lancé à l'époque (impensable aujourd'hui), sur les tourments de l'architecte (plus artiste que constructeur), sur les tours et détours de la politique (Mitterrand et sa cour, la cohabitation), sur les aléas (le mot est faible) de la construction.

Un roman que je n'aurais pas lu de moi-même mais que j'ai adoré: c'est passionnant! D'autant plus que l'auteur a une façon bien à elle de raconter cette histoire comme on suit une enquête, avec en plus beaucoup d'humour malgré le cauchemar que ce fut pour son créateur. Et chapeau bas pour son apprentissage des termes techniques, aussi bien en urbanisme qu'en type de béton ou de marbre... Un bouquin qu'on ne peut pas lâcher!

Traîne-savane de Guillaume Jan, Livre de poche

Celui-là, il était pour moi! Jaenada: " C'est un copain écrivain qui, un jour qu'il descendait le fleuve Congo, vit une belle jeune femme sur sa rive. Elle s'appelait Belange, ils tombèrent amoureux. Il a fini son voyage, est rentré en France puis est reparti au Congo pour la retrouver" (extrait non certifié conforme)

Guillaume Jan construit son livre en alternant des chapitres consacrés à son voyage dans la brousse avec Belange sur la trace des pygmées avec d'autres relatant les aventures de Livingstone en Afrique. En juxtaposant ses différentes périodes de l'Histoire, on apprend une foule de choses sur ce pays: avant l'arrivée des colons, l'horrible appropriation par le roi belge Léopold II, la colonisation et la vie d'aujourd'hui, en passant par les conséquences dramatiques de la déforestation.

Les passages sur Livingstone nous font découvrir un explorateur atypique, assez pathétique, aux conclusions géographiques ou scientifiques assez mauvaises mais animé par le désir de libérer le peuple africain de ses chaînes. 

Ce que j'ai surtout aimé dans ce livre, c'est le parcours des amoureux à travers la jungle, les rencontres qui à chaque fois semblent tombées du ciel, les chemins détournés, la différence d'aisance entre le narrateur (pourtant habitué à bourlinguer) qui sue à grosses gouttes et sa belle qui semble flotter au-dessus de la piste  (avec son jean slim et son petit sac à main). Sa façon d'entremêler un récit intime avec celui d'un pays, de nous faire découvrir d'autres façons de penser et de vivre.  Une belle découverte!

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27 août 2018

Celui qui comptait vivre heureux longtemps, Irina Teodorescu, éd. Gaïa

41ssCP8G6pLIllusion de liberté

Lire un roman d'Irina Teodorescu est toujours pour moi source d'inattendu et de surprise: son écriture, les sujets qu'elle évoque, la façon dont elle voit le monde. Avec une tonalité plus grave dans celui-ci, d'autant plus que cette histoire a été, en partie du moins, vécue par sa famille.

L'histoire

Dans un pays plombé par une dictature (on ne sait pas où ni quand) vit Bo, un jeune homme (un quidam comme on dit ici) doué pour les maths et les inventions en tous genres (qui ne rêverait pas d'un "réveil-cafetière-tourne-disque"?). Bo aime la musique, l'amour, etc... bref un jeune homme ordinaire presque n'importe où dans le monde mais dans cette société totalitaire, chaque quidam peut un jour se révéler utile. Alors tout le monde est surveillé, on s'espionne les uns les autres. Même une petite amie peut cacher une espionne, c'est ce qui arrive à Bo, jusqu'à ce qu'il rencontre une autre femme qui lui donnera un enfant.

Le bonheur avec cet enfant. Le malheur aussi: avec son fils malade, il devient alors un outil intéressant pour le système en place. Commence alors la partie vraiment dramatique du roman qui vous serrera le coeur et les tripes. C'est l'heure du choix ou plutôt l'illusion du choix...

Irina joue avec la réalité et avec les différentes perceptions que l'on peut en avoir. Ce qui contribue à donner à ses romans quelque chose de singulier: on perd ses repères, on ne sait plus si c'est vrai ou faux. Elle irrigue aussi généreusement ses écrits de fantaisie, de facétie même. C'est à la fois profond, grave et virevoltant.

une critique éclairante de Pascal Etienne (sur la partie autobiographique)

Un débat à Etonnants voyageurs (sur la/les réalités, la liberté)

 

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26 août 2018

Fioul, Stéphane Grangier, éd. Goater Noir

fioul_def-270x388Noir poisseux

Stéphane Grangier que j'avais découvert avec Hollywood-Plomodiern, un road-movie breton poilant et un brin déjanté, et Rachel Lanester 76, très court texte poétique et violent à la fois, m'a bluffé avec ce roman à la construction savamment orchestrée et par l'ambition qu'il s'est donnée.

On y retrouve les thèmes chers à l'auteur: donner la parole aux cabossés de la vie, faire surgir la beauté là où on ne l'attend pas, décaper le vernis pour montrer l'ignominie.

Le début, très drôle, doit être un clin d'oeil au film Le Magnifique: vous souvenez-vous de cet écrivain sans le sou qui écrit des histoires d'agent secret? C'est un peu ça...en pire! On y rajoute l'alcool, la drogue et tutti quanti! On va suivre les mésaventures irrésumables de cet écrivain  raté qui se retrouve dans une sale affaire après avoir porté secours à une prostituée camée. Le reste est une fuite en avant mêlant des flics ripoux ou pas, des truands vraiment méchants, de grands chefs d'entreprise cyniques, une auto-stoppeuse sexy... une foule de personnages secondaires qui viennent habiter ce roman très noir avec leurs histoires en parallèle.

L'écriture de Grangier est comme un uppercut: directe, noire, trash (j'avoue que j'ai passé certains passages, trop hard pour moi!). Un style à ne pas mettre entre toutes les mains mais, pour ceux qui n'ont pas froid aux yeux, l'occasion de découvrir ce que j'aime chez S. Grangier: toute l'humanité que l'on ressent derrière ses histoires et son écriture.

Le début ici (aperçu)

une critique sur le blog Nyctalopes (on peut difficilement faire mieux!)

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15 avril 2018

Face au vent, Jim Lynch, éd. Gallmeister

1449-cover-wind-59df6a453cd3e (1)Il faut croire que je suis tombée dans un vrai traquenard:

-primo, ce roman est publié par Gallmeister (oui, je suis accro mais je reste critique!)

-deuzio, des personnages qui citent d'emblée Slocum et Moitessier (rois des mers) et plus loin Edward Abbey (roi de l'ouest américain): je suis cuite, langue pendante, attendant le coup de grâce

-tertio: de la grâce, ce roman n'en manque pas!

C'est donc l'histoire d'une famille dysfonctionnelle: le père et le grand-père sont des constructeurs de bateaux qui ont connu leur heure de gloire, la mère est une scientifique fantasque, fan d'Einstein. Si la mère est plus à l'aise pour calculer des trajectoires que pour la vie de famille, le père est une sorte de tyran familial obligeant ses enfants à consacrer tout leur temps libre à la voile.

Les enfants, parlons-en: Bernard, l'aîné, à l'âme d'un rebelle; Josh, le narrateur, le coeur sur la main, un coeur d'artichaud bien évidemment, un peu looser aussi; et Ruby, la benjamine, la prunelle des yeux de chacun, une enfant insaisissable et qui semble commander le vent.

Pendant des années, cette famille se consacre corps et âme à la voile, pour la beauté du geste, pour la gagne mais à marche forcée et jusqu'à l'implosion.

Josh, le plus normal d'entre eux, maintient à flot le chantier naval avec son âme de bon samaritain et beaucoup d'autodérision tout  en régalant la galerie de sa catastrophique quête amoureuse. Jusqu'au jour où son père relance l'idée d'une dernière régate avec la famille au grand complet! Est-ce seulement imaginable tant les liens sont distendus, les rancoeurs tenaces, les incompréhensions des abîmes sans fond?

Peut-être que certains lecteurs seront "perdus" dans les passages purement maritimes (et un peu technique): ce n'est pas grave, passez quelques lignes mais par pitié continuez à lire!

Un formidable roman qui vous embarque dès la 1ère ligne, qui vous fait passer par toute la gamme des émotions avec humour et subtilité.

Quelques moments de grâce dont je parlais au début et que je n'oublierai pas: une échappée belle à la Moitessier, une marina qui part à la dérive... C'est fou, je les vois déjà en images sur grand écran!

Un de ces livres qui ont le don de vous faire vivre une parenthèse enchantée et, pour tout cela, j'ai juste envie de dire: merci Jim! (c'est promis maintenant, je lirai tous vos livres)

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11 mars 2018

Jeu blanc, Richard Wagamese, éd. Zoé*

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Le langage, le style de Richard Wagamese vous donnent dès les 1ères lignes la sensation d’être entre les mains d’un grand écrivain tant la force de ses mots vous emporte. Saul Indian Horse est un jeune indien Ojibwe du Canada que sa famille garde le plus longtemps possible éloigné de l’école. Fuyant encore plus loin dans la neige et les bois avec sa grand-mère, il n’échappera malheureusement pas à cette institution alors obligatoire (les « residential school »). L’école, si on peut appeler ça comme ça, est synonyme de malheur et de souffrance; elle est alors un véritable outil de déculturation des amérindiens, voire même plus.

Wagamese nous raconte cet enfer à travers ce jeune garçon avec justesse et subtilité. Ces heures sombres sont entrecoupées de moments de grâce quand il découvre un sport pratiqué sur place, le hockey sur glace. La description de ce jeu et sa perception par l’enfant illumine ce roman, apporte une respiration bienvenue au lecteur et, bien sûr, une échappatoire au narrateur. Car il possède un don pour ce sport, un don hérité de sa famille qui lui donne une sorte de vision totale du jeu, une perception magique qui le porte et fait de lui un joueur hors norme. Mais ce don suffira-t-il à le sauver?

L’auteur s’appuie sur la triste expérience de sa famille et de beaucoup de ses concitoyens élevés au sein de ces institutions mortifères. Il s’est beaucoup penché sur cette question : comment construire une vie d’adulte quand l’enfance a été marquée par la violence et les sévices en tous genres de la part de religieux censés être des exemple? et surtout quand on n'a pas eu de modèle parental, familial ? C’est toute une génération qui a été sacrifiée, ce qui a des répercussions sur le long terme pour toute une population. Il se qualifiait lui-même de survivant de la deuxième génération.

On ne peut qu’être subjugué par un texte si profond, si beau, si réfléchi et qui peut-être capable de panser des plaies encore à vif. Au delà de la souffrance et de la déchéance, ce roman est aussi l’histoire d’une résilience, d’une reconstruction à travers la quête de la vérité, la fraternité et l’amour. Un chef d’œuvre. J’écris afin que lorsqu’ils ouvrent un de mes livres, une connexion instantanée s’établisse, comme si nous collaborions à l’histoire. »

Richard Wagamese est mort en 2017 mais il n’a pas fini de nous éblouir.

«J’écris afin que lorsqu’ils ouvrent un de mes livres, une connexion instantanée s’établisse, comme si nous collaborions à l’histoire. »  

A lire avec autant d’émotion « Les étoiles s’éteignent à l’aube » paru précédemment chez le même éditeur

Pour aller plus loin : un très bon article de l’encyclopédie canadienne et un film produit par Eastwood en avril.

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*traduit par Christiane Raguet

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28 décembre 2017

Sangliers, Aurélien Delsaux, éd. Albin Michel

9782226393173-jUn roman que je n'aurais pas lu s'il n'avait pas été au programme d'une formation que j'ai suivie il y a peu de temps (pas repéré dans le flot de la rentrée littéraire...)

Ce roman choral, ample et dense, se passe dans une petite bourgade de Rhône-Alpes entre fermes et zones pavillonnaires. On y suit une foule de personnages: le terrible et violent père Germain dit "le Chef", le cafetier fin observateur, le doux maraîcher, le vieux sculpteur fantasque, le prof dépassé, les chasseurs, le vieux raconteur d'histoires. Et puis les jeunes, surtout les 2 garçons du Chef: un noir et un blanc, l'un aspirant à une autre vie, l'autre rêvant de devenir lui aussi le Chef. On tremble pour l'un, on sent que le pire va advenir et puis... 

La 1ère chose qui frappe dans ce roman, c'est la langue. Riche, elle mêle mots savants et patois, oral et écrit. Le style donne une impression de liberté, d'affranchissement vis-à-vis des règles, c'est vivant. Les mots sont importants dans ce roman, ils peuvent être terribles mais les connaître, c'est connaître le monde. Ils peuvent être salvateurs.

L'auteur a aussi un rapport très sensitif à la nature: on est au pied des arbres, dans les vasières. On a littéralement la boue qui colle aux bottes. Quelque chose que j'ai rarement lu ailleurs: l'histoire des paysages (géologique, historique). Ce sont de très beaux passages qui montrent l'importance des lieux, même si c'est invisible à l'oeil.

Le thème le plus fort est sociétal. Aurélien Delsaux est animé par une passion, une rage contre l'état de la société actuelle. S'il a situé son roman dans ce lieu, c'est pour parler des campagnes délaissées, de ces zones "rurbaines" de lotissements à pas cher dont on ne parle jamais. Vivant lui-même dans ce genre de village, il dénonce le racisme, voir le fascisme ambiant qui ne révolte personne. Des zones abandonnées, comme l'est aussi la jeunesse dans ce roman: une jeunesse sans idéaux, à qui le monde adulte et l'école ne donne plus de sens.

Si Aurélien Delsaux saisit ces grands phénomènes de société à bras le corps, c'est qu'il a une ambition littéraire forte, tirée de modèles comme Hugo ou Balzac: donner à voir, à penser, éclairer le lecteur sur le monde d'aujourd'hui et, peut-être pas changer le monde, mais au moins secouer quelques consciences.

A travers ce roman noir qui donne souvent froid dans le dos, il y a aussi de la beauté et de l'espérance. La beauté de récits qu'on dirait venus du fond des temps (les "il dit" dont on devine assez tard leur orateur) et l'espérance placée dans une sorte d'énergie du collectif.

Je suis contente d'avoir été "obligée" de lire ce (gros) livre qui m'a fait découvrir un jeune écrivain ambitieux! Le début à lire ici

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27 décembre 2017

Huit montagnes, Paolo Cognetti, éd. Stock

9782234083196-001-TDu nature writing italien, pour changer!

Pietro, un petit italien de 11 ans, grandit entre une mère à la force tranquille et un père souvent absent, assoiffé de sorties en montagne. Un été, ils décident de se trouver une petite maison de vacances dans le Val d'Aoste. Un point de départ vers les montagnes des alentours pour le père, une véritable maison de famille pour la mère, le début d'une longue amitié pour Pietro.

Il y retrouvera chaque été Bruno, le garçon d'à côté, qui l'initie aux merveilles de la montagne: les torrents, les cachettes, les animaux mais aussi les bonheurs et les drames de la vie. Pour son père, Bruno se révélera comme une autre facette de lui-même, un double ou un fils idéal...

20 ans plus tard et après avoir parcouru le monde et ses sommets, Pietro revient dans ce petit coin du Val d'Aoste et y retrouve, fidèle à lui-même, son ami Bruno: le pur montagnard, l'enraciné, un temps ébloui par l'amour d'une femme mais lié pour toujours à la montagne.

Un magnifique récit initiatique, d'amitié et d'amour filial. Un roman qui aborde aussi le thème de la quête de soi, du mal-être (intime ou face à la société), de la nécessité absolue pour certains de se confronter à la nature, à plus grand que soi pour se sentir vivant.

Il y a sûrement un peu de Pietro et de Bruno dans Paolo Cognetti: je suis en train de lire son récit autobiographique, Le garçon sauvage où il raconte sa fuite en montagne, son besoin vital de s'éloigner du monde des hommes tel un ermite pour redonner un sens à sa vie.

Et il a reçu le prix Stregga et le Médicis étranger en 2017 (mon prix français préféré décerné aussi à David Vann, Daniel Mendelsohn, Dave Eggers entre autres). Cet écrivain va trouver sa place dans ma bibliothèque entre Erri de Luca et mes chers américains (Rick Bass, Pete Fromm, Doug Peacock, Edward Abbey, etc.)!

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31 octobre 2017

Les Aventures de Ruben Jablonski, Edgar Hilsenrath, éd. Tripode

les-aventures-de-ruben-jablowskiLe chaînon manquant entre Fuck America et Nuit (ou inversement). Si vous n'avez jamais lu de livre d'Edgar Hilsenrath (91 ans ), pourquoi ne pas commencer par celui-ci?  On y trouve une sorte de concentré de son style: grave et grivois, profond et fantaisiste, réaliste et burlesque.

Ruben, un jeune allemand juif, raconte le périple de sa famille fuyant le nazisme à travers l'Europe et plus loin encore.

Si les personnages sont fictifs, le parcours est le même que celui de la propre famille de l'auteur; il a d'ailleurs raconté l'épisode du ghetto ukrainien dans Nuit (jamais lu un bouquin aussi fort sur le processus de déshumanisation en œuvre dans un système concentrationnaire, à ranger à côté de Si c'est un homme). Et, soit dit en passant, son œuvre donne le vertige car Fuck America raconte l'écriture de Nuit (ce qui est fou car autant on se bidonne à lire le premier que la lecture du second vous glace le sang). Les éditions du Tripode ont fait une infographie fort utile pour démêler tout ça!

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Bref, revenons à Ruben et à son périple qui donne l'occasion à Hilsenrath de nous raconter ce qu'il advint aux juifs de pays comme la Roumanie ou la Bulgarie, dont j'ignorais tout pour ma part. S'ensuivra le départ pour le jardin d'Eden de la future Israël et ses délicieuses oranges: un pays de cocagne où les survivants de toute l'Europe se retrouvent, aveugles à la souffrance qu'ils infligent aux habitants de ce territoire.

La veine burlesque et obsédée de Fuck America apparaît peu à peu au contact du jeune homme avec les femmes... Ses difficultés à trouver ou garder un travail en Palestine sont aussi toute une aventure!

Bref, un écrivain à découvrir ou à continuer de lire!  un extrait ici

On doit remercier les éditions du Tripode (anciennement Attila) pour la redécouverte de cet auteur unique qui parvient à mêler le grotesque à l'ignoble. Ça me fait penser que je n'ai pas fini de lire Le Nazi et le Barbier, un livre si férocement drôle que seul un survivant de la Shoa pouvait se permettre d'écrire...

 

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